« L’exposition Des limaces dans ma cuisine part de l’idée d’une invasion, d’une trace à peine visible où les formes, les motifs et les supports s'entremêlent. C’est le cheminement d’un geste répétitif qui se propage tel un rhizome. L’espace d’exposition est pensé comme un espace domestique ; une pièce « pratique ». Dans une cuisine, la matière se transforme. Lieu de partage et de convivialité, elle est aussi un espace sensoriel. En télescopant l’organisation méticuleuse d’une cuisine, à son éventuel capharnaüm, le mur devient une surface picturale.“

 

Ce soir, je suis conviée. Des Limaces dans ma cuisine, la promesse d’un rendez-vous absurde ? J’entre, et à mes pieds, d’innombrables petites formes céramiques, deux bancs d’une faune étrange. Une table colorée et festive, sous forme de bestiaire, où chacun pourra convoquer les choses qui lui viennent. Pour moi des bonbons, écuelles, dentiers, fossiles, coquillages, insectes préhistoriques, écailles, bouts d’ongles et épidermes, fragments et morceaux brisés. Un cabinet de choses curieuses ou la vision mise en dimension des dessins d’anciennes planches pédagogiques.

On remonte d’un niveau, vers des sculptures disposées plus en hauteur ou sur des tasseaux de bois vissés aux murs. La sensation est moins grouillante, les formes sont plus posées. Un motifs s’impose par sa répétition : la pyramide, qui revient dans plusieurs endroits de la pièce. Plus qu’un motif, on y verrait les clones d’un même être/objet, chacun à des stades différents de mutation. La mutation, ici, est l’état qui domine. La cire fond, les céramiques se colorent, la faïence – elle est cuite, c’est pourtant impossible – semble se liquéfier entre les bouts de bois qui la supporte. Même les dessins ressemblent à des nuées, des essaims de particules prêts à poursuivre leur mouvement volatile.  

Coline Oliviero nous invite dans sa cuisine, on pourrait dire dans son laboratoire. Certains objets semblent à peine commencés, à peine « nés », ont tout juste amorcé leur croissance ; d’autres en revanche sont à des stades avancés, plus proches de la décomposition. Et c’est là le mystère du travail présenté ce soir, le sentiment d’une vie propre de la matière. Il semble que chaque objet a été figé au milieu de sa transformation, qui reprendra de plus belle à peine aurais-je le dos tourné. Je sais que c’est l’artiste qui les a fait, de ses seules mains, et pourtant quelque chose chez moi refuse de le croire. J’ai plutôt l’impression que j’assiste à un moment suspendu au milieu d’un processus autonome d’évolution, autrement accéléré, de ces objets qu’on a décidément du mal à ne pas prendre pour des êtres. Il y a du vivant, une sorte de synthèse inédite à la croisée de l’animal, du minéral et du végétal. C’est d’ailleurs un peu la définition du mollusque – de la limace – dont on nous avait bien dit qu’il serait de la soirée. 


        Joséphine Mourlaque